Au tout début de ce blog, quand m’est venue l’envie d’aller à la rencontre de personnes inspirantes pour discuter du bonheur, il était évident que Lydia ferait partie des premières personnes interviewées, pour plusieurs raisons. Lydia est un rayon de soleil ; toujours joyeuse, toujours positive, souriante, bienveillante, enthousiaste, elle représente à mes yeux un modèle d’épanouissement. J’ai la chance de pouvoir profiter de son rayonnement, car je partage avec Lydia les mêmes amours, la même famille. Et puis, côté pro, Lydia est psychologue dans un service d’hématologie; elle accompagne des patients, leurs familles, leurs soignants, au quotidien. Autant dire qu’elle en connaît un rayon sur la vie, ses bonheurs et ses tempêtes. Impossible de résister à l’envie de l’interroger sur sa vision du bonheur et ses recettes pour voir et vivre la vie en rose.

Lydia, qu’est-ce que le bonheur ?

C’est une bonne question !  En préparant notre discussion, je me la suis posée aussi et j’ai trouvé cette définition sur Internet : « le bonheur est un état durable de plénitude, de satisfaction, ou de sérénité, état agréable et équilibre de l’esprit et du corps, d’où la souffrance, le stress, l’inquiétude et le trouble sont absents. » Je l’ai trouvée plutôt pas mal cette définition, et puis je me suis demandée quelle était la différence entre « le bonheur » et « être heureux ». Peut-être que le bonheur est quelque chose auquel on tend, quelque chose d’abstrait, comme un absolu, alors qu’être heureux, c’est tous les jours. Au jour le jour, on essaie d’être heureux et de rendre la vie heureuse. Être heureux, c’est subjectif, c’est variable. Un jour, un patient en fin de vie m’a dit : « je suis heureux car je ne souffre pas. ». Cela montre qu’être heureux, c’est propre à un moment, à un temps.

Le bonheur est-il un apprentissage ou une capacité innée?

Dans tout être humain, il y a un facteur génétique : c’est l’inné. La capacité à être positif ou à avoir des ondes positives, à avoir le regard qui s’illumine et qui s’éclaire, ça, c’est un peu inné. Ensuite, il y a l’acquis, qui est façonné par notre histoire, notre petite enfance, notre environnement…Chacun est le reflet de son histoire. Mais en réalité, nous ne sommes pas uniquement le fruit de notre inné et de notre acquis, puisque l’on peut toujours travailler et modifier quelque chose, en devenant acteur de notre vie. Ça me fait penser à un patient hospitalisé, qui me dit un jour : « la vie c’est gris, c’est à nous de mettre les couleurs ». C’est très beau, et c’est vrai que la vie est comme elle est, dure parfois, et qu’il nous appartient d’accrocher des couleurs dedans, et d’en être des acteurs.

Mon parcours personnel a aussi été jalonné d’épreuves, familiales, professionnelles, qui m’ont amenée à me lancer dans une psychanalyse, et ça, ça m’a changé la vie. Je considère que ce travail analytique fait partie des belles choses de ma vie, car il m’a permis de comprendre mon histoire et d’avancer positivement.

La capacité à être heureux serait donc un subtil dosage d’inné, d’acquis, et de travail sur soi-même ?

Et puis de chance peut-être. On a aussi, je crois, des petites étoiles au-dessus de nous, qui nous accompagnent ou pas, peut-être. Ne sommes-nous vraiment que le résultat de nos actions, ou existe-t-il d’autres petits trucs que l’on ne maîtrise pas ? Certaines personnes semblent vraiment avoir une petite étoile au-dessus de leur tête quand elles en ont besoin, non ?

Je ne suis pas sûre de croire à la chance comme quelque chose de complètement aléatoire…J’aime penser que lorsque l’on engage des actions qui vont dans la bonne direction pour nous, alors la chance arrive et la magie opère. Mais ça partirait quand même de soi à la base, d’une démarche, d’un état d’esprit…

Oui, je crois qu’il faut toujours laisser tout ouvert. Parfois, lorsque des patients me parlent de leur situation et me disent qu’ils ne savent pas comment faire, ou comment les choses vont se passer, je leur donne cette image: « vous êtes dans une maison; il ne faut jamais fermer les portes ni les fenêtres. Laissez tout ouvert, et puis regardez ». On regarde, et puis un jour, sans savoir pourquoi, on fait un pas devant. 

Il faut toujours tout ouvrir, et regarder ce qui se passe. Le danger, c’est de fermer les yeux et de ne voir personne. Le danger, c’est d’être seul.

Tu dis que la psychanalyse t’a changé la vie. Est-ce que tout le monde serait gagnant à faire une psychanalyse pour être plus épanoui?

Oui et non, parce que tout le monde n’a pas la même histoire. Il y a des parcours plus chaotiques que d’autres.

Imaginons que notre inconscient soit une grande commode avec plein de tiroirs. Dans ces tiroirs, il y a toute notre vie. Il y a les tiroirs du fonds, et puis il y a les tiroirs qui sont fermés à clé. Ces tiroirs fermés à clé, ça n’est pas bon, parce que ça bouillonne à l’intérieur, et un jour, ça ressort, comme ça, d’un coup, lors d’un traumatisme, lors d’une fin de vie. On appelle cela le retour du refoulé. Quand les gens sont en fin de vie, ils se rappellent des tas de trucs, ils racontent des tas d’histoires dont ils n’avaient jamais parlé avant.

Le travail analytique permet d’aller jusqu’au fond des choses au travers de la relation qui s’établit avec le thérapeute, de revivre des choses de son histoire, et d’assouplir ce qui nous gêne, d’apaiser les souffrances, d’arrondir les angles. Et puis, le travail sur soi aide à s’ouvrir aux autres. Mais tout le monde n’a pas forcément de tiroirs fermés. On peut avoir une vie où les tiroirs s’ouvrent et se ferment, sans rien d’encrypté, de douloureux. Dans ce cas, une psychanalyse n’est pas nécessaire. Je ne suis pas pour le primat de la psychanalyse, même si c’est mon orientation. Il existe d’autres moyens pour se sentir mieux et appréhender la vie avec plus de sérénité: la méditation, les thérapies comportementales, l’hypnose, etc.

Ton métier t’amène à côtoyer et à accompagner des personnes en fin de vie. Est-ce que cela a changé ton regard sur le bonheur ?

Oui, sûrement. Être en prise directe avec la mort, voir des gens de tout âge partir, ça fait réfléchir, ça renvoie vraiment à la précarité de la vie, et ça permet d’être beaucoup plus fortement dans l’ici et maintenant, de ressentir beaucoup plus l’urgence de prendre ce qu’il y a à prendre. Ça ne fonctionne pas toujours parce que forcément, ce n’est pas possible d’être heureux à 100%, mais ça aide certainement à relativiser et à réaliser combien on est heureux, simplement parce que les gens qui nous entourent sont en bonne santé. C’est ce qu’il y a de plus précieux.

Ce n’est pas possible d’être heureux à 100% ?

On évolue dans une société qui tend vers le bonheur absolu, comme s’il fallait que l’on soit tout le temps à 100% dans le bonheur, mais la vie est un mix de moments paisibles, douloureux, heureux. C’est tout ça en même temps, et c’est important d’intégrer que dans nos vies, il y a aussi des moments où l’on est triste. Être heureux, c’est aussi accepter d’être triste. Nous sommes des êtres humains avec mille facettes, des ambivalences, qui parfois se mélangent, parfois se recoupent. Le bonheur absolu ou la zénitude à 100%, ça n’existe pas.

On a tendance à vouloir gommer tout ce qui est souffrance, tout ce qui est douleur, mais c’est une erreur. Si on veut gommer tout ça, alors on sera toujours malheureux, parce que la vie n’est pas facile. Il y a des tempêtes, et lorsque l’on se trouve pris dans une tempête, on peut aller chercher des personnes ressources qui vont nous aider à la traverser, mais la tempête reste quand même là…Si tu ne vas pas bien et que tu vas voir un psychologue, quand tu sors de la séance tu as toujours tes problèmes avec toi, le psychologue t’aide à les traverser mais ça ne les enlève pas. Notre société voudrait parfois enlever les problèmes alors que la vraie question c’est : comment je les traverse ?

 Il faut accepter que la vie est une balance éternelle, la recherche d’un équilibre. Et on pourrait dire qu’être heureux, c’est toujours se poser des questions et être en dynamique psychique.

A trop se poser de questions, ne court-on pas le risque de passer à côté du présent?

Ce qui est important, c’est d’être dans une dynamique, c’est-à-dire de se poser des questions, et puis de poser des actes. Si on ne fait que se poser des questions, alors on ne fait jamais rien, on stagne. Si au contraire on fonce sans se questionner, là on peut se faire mal. La vie, c’est toujours un équilibre.

Lydia, es-tu heureuse ?

Oui, je suis heureuse. Je suis heureuse car quand je pense à mon parcours, à ma vie, je me dis que si je devais recommencer, je referais exactement la même chose. C’est fabuleux de pouvoir dire ça. Je suis heureuse parce que j’ai épousé l’homme qui me faisait rêver, l’homme de ma vie, c’est quand même incroyable. Je suis heureuse parce que mes enfants sont en bonne santé, parce que tout va bien, parce que je ris et souris beaucoup. Et puis je fais un métier qui me passionne, je crois que c’est aussi très important.

En cas de coup de mou, quelles sont les activités qui te ressourcent ?

La musique me fait du bien, parce que c’est un vecteur de circulation des émotions. Quand je vais à un concert, il se passe quelque chose au plus profond. Je ferme les yeux et, souvent, j’ai l’impression que la musique me pénètre. Des images apparaissent, c’est énorme.

Mon travail me fait du bien aussi. Quand on rencontre un patient, on est vraiment avec le patient. Il y a une sorte d’hyper concentration. Si j’ai des soucis, le travail me permet de tout oublier, parce que je suis à 100% avec l’autre. Ça emmène vraiment ailleurs. Et puis, j’ai la chance de travailler en équipe, avec des gens que j’aime, que je respecte et qui me respectent, et ça, c’est vraiment un appui fondamental. Les autres, le partage, c’est ce qui permet de traverser les tempêtes.

Y a-t-il des livres qui t’ont marquée dans ton parcours ?

J’ai des lectures qui sont assez ciblées « cancérologie ». Les livres cultes qui ont jalonné ma vie et sur lesquels je m’appuie sont plutôt des références du côté de la psychologie, par exemple Winnicott, qui est un psychanalyste d’enfants, dont j’adore la forme de pensée. Et puis j’ai lu beaucoup Freud, c’est un socle dans mon histoire. Tous les livres d’ailleurs qui ont jalonné mes études, sont des livres sur l’humanité, sur le fonctionnement de l’être humain.

Pour conclure, quelles sont d’après toi les clés du bonheur ?

Le bonheur, c’est le partage avec l’autre, le partage avec ses proches; c’est savoir communiquer ensemble, savoir se parler vrai, parvenir à se dire les choses que l’on a à l’intérieur, sachant que nous avons tous un jardin secret.

Le bonheur, c’est être présent à l’autre. Quand je te regarde, je te regarde vraiment. C’est avoir un regard ouvert sur l’être humain qui m’entoure, sur celui qui me ressemble mais chez qui je vais chercher la différence parce qu’il est unique, comme moi je suis unique.

Et puis, il est important de souligner qu’il ne faut pas caler son propre bonheur sur celui de l’autre. Le bonheur, c’est propre à chacun. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes tous différents. Nous sommes tous des êtres uniques, et chacun va se construire son propre bonheur, avec sa propre recette. Mais notre propre bonheur se retrouve confronté à l’autre…on en revient donc au partage, à la communication, et au respect de l’autre et de sa différence.

Être heureux, c’est être dans l’ouverture à l’autre. Pour moi, c’est fondamental.

Merci Lydia pour cette belle discussion !

Interview Lydia, "le bonheur c'est le partage avec l'autre"Lydia, Psychologue en hématologie au Centre Hospitalier Lyon-Sud et Rayon de soleil ambulant.

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